Edito de Juillet 2017

L’édito d’Anne

Le spectacle du 22 Juin a été un moment chaleureux dans le jardin d’Anne Pierjean, abrité du soleil avant les jours d’orage qui ont suivi.

La presse a fait écho à notre jeune association. Anciens lecteurs-amis, anciennes élèves de la jeune institutrice, Marie-Louise Grangeon, nouveaux amis de l’association, prêts à découvrir une écriture encore inconnue, voisins et familles… tous ont apprécié, il me semble, ce moment de partage et de retrouvailles, autour de deux textes émouvants (ponctués de chants de grenouilles!).
Le grignotage à l’entracte, sous les lampions, a été l’occasion de se connaître un peu, ou de se retrouver, un verre à la main. La grande pogne a scellé l’évènement, comme aux fêtes d’autrefois.
En Juillet, l’association participera à l’exposition « Turbulence des Arts » organisée par « La société des amis du vieux Crest et des environs », à la Chapelle des Cordeliers.
Le vernissage aura lieu le 13 Juillet à18 h en notre présence. Vous y êtes conviés.

L’exposition sera ouverture gratuitement, tous les jours de 9 h à 19h jusqu’au 30 juillet, sans interruption.
Nous y assurerons des permanences : encore des occasions de rencontres autour de l’oeuvre d’Anne Pierjean.

L’été accueille de nombreux visiteurs étrangers, aussi les livres d’Anne Pierjean traduits en Espagnol, Catalan, Autrichien, Grec ou Japonais après ses Prix et notamment le prix du Salon de L’enfance (Salon Jeunesse maintenant) … seront présentés.

Selon ma tradition (déjà!) j’ai cherché dans les écrits d’APJ un hommage à Juillet, un texte à vous offrir. J’ai choisi plutôt un hommage à  » Paul et Louise » (dont une adaptation sensible et juste a été présentée Le 22 par la Compagnie Zazie7).

Le 22 Juin,  lendemain du solstice d’été , c’est aussi le prélude aux temps des moissons : Temps forts dans la vie paysanne autrefois (et encore sans doute, mais autrement)…
Je ne peux résister à transcrire ici ce passage de « Paul et Louise » où l’émotion et la poésie sont à leur apogée, portées aux fils des faux affutées et solidaires : l’épisode d’ une moisson de nuit, en secret, orchestrée par Paul pour venir en aide à Louise, qu’il aime, et à sa mère, Reine, en deuil de Pierre,  père et  mari.

« …C’était presque minuit quand une rumeur monta qu’on veillait à étouffer – Mais des mots crevaient par-ci par-là le murmure sourd. Il était presque minuit. Il avait fallu ce temps pour panser les bêtes et manger la soupe dans les fermes respectives. Mais les gars avaient fini et la nuit était à eux.
Louise, enveloppée dans les plis de son rideau, dominait le champ de blé. Et elle voyait Paul qui distribuait les places.
Tous en rang, au bas du champ, ils affûtèrent les faux avec cette pierre grise qui pendait à leur ceinture dans le récipient de zinc où ils la mouillaient parfois. Les faux chantaient doux avec les grillons réveillés entre les tiges. Puis elles chantèrent plus fin, les lames affilées.
Et puis les faux attaquèrent.
A chaque balan du bras, les épis tombaient, jetés de côté par une pièce de bois fixée à la faux qui les déversait.
Et puis le faucheur avançait d’un pas sans casser jamais le balan du bras qui coupait les blés.
Au bout de trois pas ils avaient pris, tous ensemble, la cadence. On aurait dit que les faux vivaient par un même bras.

Louise se mit à pleurer sans savoir vraiment pourquoi, saoule de tendresse et peut-être aussi de cette fatigue qui virait de bord et la rendait vive comme au saut du lit. Elle inspirait -t’amo- et expirait -Paul-  et elle courut chez sa mère, le souffle rapide, pour la réveiller.

Sa mère ne dormait pas.
Elle était assise à sa propre place entre les draps bis, mais sa tête posée sur l’oreiller d’à côté. Elle dit : » qu’est-ce qu’il y a ? » et elle leva le visage.
L’oreiller de Pierre était tout trempé de larmes.
Louise la prit dans ses bras et elles pleurèrent ensemble.
Reine caressait les cheveux de Louise. Et Louise, soudain, se sentit aimer la mère comme elle ne l’avait pas encore aimée. Alors elle lui parla comme à Mée Delphine.

– Paul et puis les autres, ils font la moisson. Et c’est Paul qui  la commande. Ils la font au clair de lune. Demain ils continueront. C’est Paul qui a eu l’idée… Mère, tu le sais ?
Plus tard on se mariera. On le voudrait tous les deux.

– Si tu ne changes pas et s’il ne change pas, dit Reine Bonnet, ce sera pour tous une bonne chose. Et surtout pour toi. Mais tu n’as que seize ans et il y a encore le temps. Il y a encore le service. Sois sage, ma Louise. Puis les choses sont souvent pas ce qu’on voudrait. D’abord un garçon ça peut oublier. Une fille aussi… Mais bavardons plus : il faut nous lever. Il faut préparer un manger de fête. Dans une heure tu iras leur porter à boire. A trois heures, il faudra qu’ils mangent la soupe, et qu’ils dorment une heure ou deux. Et vers les six heures on fera un bon café.
Le café était gardé pour les grandes occasion, mais c’en était une. Et ces jeunes fatigués qui donnaient leur nuit méritaient le café.
Et puis Louise  -Reine le savait puisqu’elle s’était confiée– Louise serait si contente que Paul soit content, que la mère soit complice et leur offre ce plaisir.
Et elle trouva la joie au fond de sa peine parce que Louise, enfin,  venait de la joindre au plus vif de sa tendresse qui attendait l’heure.
Et elles firent tout ce qu’elles voulaient faire.
Louise porta le vin frais, la bouteille d ‘eau et quelques brioches.

Sous la lune elle était belle, ses cheveux défaits juste retenus par un catogan. Elle semblait marcher au-dessus des chaumes dans une écharpe de brume. Elle avait dit :
– Bien bonsoir. Merci bien à vous.
Elle avançait d’un faucheur à l’autre et tendait le verre et le remplissait, offrant des brioches, quelques mots gentils.
Et puis  elle finit par Paul et sa main tremblait un peu.
– Sous le clair de lune, les amoureux, ils s’embrassent ! dit Sylvain qui se trouvait parmi les faucheurs ainsi que Rémi.
Louise eut un petit « Oh! » reconnaissant à Sylvain qui ramenait à des rires l’émotion qui la gagnait. Elle embrassa Paul par-dessus les litres et le grand panier qu’elle tenait devant elle.
– C’est pas juste ! dit Sylvain qui exploitait son succès, c’est sûr maintenant Paul ira plus vite et on pourra pas le suivre ! d’embrasser les filles, ça donne du coeur aux bras. Y’a que Paul qui en aura .
– Soyez pas jaloux ! dit Louise.
Et, prenant les verres vides, elle embrassa tout le monde d’une lèvre vive.
– Va-t’en maintenant que tu nous retardes ! dit encore Sylvain. On te verra mieux au jour. En ce moment, on est bien. Et juste le frais qu’il faut ! Faut en profiter.
– Je file dit Louise. A trois heures, je viendrai vous appeler pour la soupe.
– Ce sera pas de refus.

                                                          *       *       *

A trois heures la besogne était assez avancée. Presque tout le champ. Alors, ils pourraient dormir une heure aux fenières pour reprendre le travail au lever du jour.
Le soleil se lèverait, sécherait les gerbes.
Eux, ils boiraient le café et retrouveraient leurs forces et lieraient les épis.
Des gens du village viendraient les aider une heure, tantôt l’un tantôt l’autre. Et on ferait les gerbiers.
Et le petit champ, à gauche des bâtiments, serait aussi mis en gerbes.
Vers les six heures, ce soir,ce serait fini.
Alors ils iraient dormir une bonne nuit pour repartir le lundi.
(…)                                     
                                                « l’épisode des moissons… » dans « Paul et Louise »

Quelques photos du spectacle