L’EPISTOLIERE ..

la rencontre, la correspondance, le partage, l’échange… maîtres-mots qui parlent de transmission… (par Anne G.)

Anne pierjean le disait : une grande partie de ses journées  était consacrée à la lecture de son courrier et  aux réponses qu’elle faisait à ses jeunes lecteurs et aux enseignants, bibliothécaires ou responsables d’enfants avec qui elle a correspondu à propos de leurs activités avec les enfants.

Elle était heureuse de ce lien avec ces jeunes lecteurs, répondait toujours et s’est souvent déplacée dans les classes ou bibliothèques pour répondre à leurs questions.

Certains ont échangé longuement avec elle, et elle  a « accompagné » des enfants, qui lui écrivaient individuellement,  durant des années jusqu’à leur vie adulte voire au-delà… heureux de continuer ce dialogue lorsqu’ils devenaient parents à leur tour.

Des enseignants ont choisi ses livres comme livres de lectures ou pour faire travailler les  élèves durant une année scolaire. Cela a occasionné des échanges réguliers, nourris,  et parfois des « productions » de fin d’année comme un film réalisé  par une classe bretonne sur « Steve et le chien sorcier », comme « l’école ronde » qui s’est co-écrit avec une classe primaire de Romans ,  des fêtes de fin d’année,  des recueils de dessins ou des dessins collectifs inspirés de ses livres.

De nombreux écrits témoignent de ces rencontres et de  ce qu’elle considérait comme faisant partie de son « rôle » d’auteur pour la jeunesse.  
J’en sélectionnerai quelques uns que je publierai dans cette page.
Si vous faites partie de ces « jeunes lecteurs »qu’elle a pu rencontrer grâce à un maître ou un maîtresse qui avait osé lui écrire et lancer un projet avec elle, racontez-nous ! 

                                                                                                                    Anne G

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Liaisons épistolaires (avec des correspondants d’Ingrandes), 28 avril 1991 :
APJ:

Bien chers tous à l’Atelier,
Je reçois vos « liaisons bleues » (….).
Dans ma grande maison et ses quatre horizons (tiens, c’est un alexandrin avec césure classique!), donc, dans ma grande maison où quatre bureaux s’encadrent à quatre fenêtres pour un soleil permanent, je relis les « liaisons » une troisième fois et je vous réponds dans un rayon de soleil (fenêtre ouest, c’est le soir!).
Je ne suis pas d’accord avec tous vos poètes. Mais j’en aime beaucoup. J’aime le poète qui est poète parce qu’il ne peut pas faire autrement, qu’il a assez de mots et d’images à mettre en commun pour que le lecteur le sente poète.
J’aime moins la poésie qui s’est transformée en activité.
Mais vous le savez maintenant, je suis une vieille dame incorrigible amoureuse des mots à l’emporte-vie. Qu’ils soient prose ou vers ça ne change rien, c’est l’image qui m’alerte, colorée, sonore, c’est le filigrane qui me retient dans les mots, c’est l’impalpable pollen qui m’est poésie, et il peut pleuvoir de n’importe quoi.
J’espère que vous allez recevoir beaucoup de réponses et beaucoup de compréhension pour une revue qui dépasse de beaucoup le journal scolaire. (…)

Lettre à Patrick (chanteur) du 2 novembre 1992:

En 1930 environ, cette mémée là avait de la peine, une peine… historique. Issue d’une longue lignée de mémées conteuses, elle était la première à devoir conter en français, à cause de l’instituteur, de nos parents qui nous parlaient français s’ils se parlaient patois.
Elle disait misère de misère, ce que ça devient en français! Tiens ça m’enlève l’envie de dire !…

Heureusement, elle contait quand même.
Heureusement encore, le français elle ne le savait guère et le patois pointait partout, surtout aux moments intenses, et c’était une griserie pour nous qui entendions bien  le patois et recevions la continuité du conte dans le temps.
heureusement, de surcroît, elle refusait de dire autrement qu’en patois Philémon et Beaucis, Abelard et Héloïse et deux ou trois autres: ça n’aurait pas pu passer!
Elle baissait la voix. L’histoire (et le patois) étaient un secret entre nous. On pleurait pour les héros, on pleurait pour le patois. Ce n’est pas possible d’oublier ces choses quand on  conte à son tour (et qu’on écrit ce qu’on conte).
Après, elle me disait en français :
je peux pas, tu le comprends, te dire ça en français ! « sarem devingu rin ! » (pardon je ne sais pas écrire mon patois… « ce serait devenu rien»).
J’ai presque une larme en vous contant cela.
Beaucoup plus tard, elle bien vieille, je lui ai lu Paul et Louise.
Elle écoutait les yeux clos.
Si je m’arrêtais elle me disait « continue ».
A la fin, elle m’a dit deux choses que je vous répète, Patric, à vous qui avez l’âge de mes fils et continuerez : 
ai bien parla..
puis elle a complété dans son compromis de français à elle :
si ton parler garde son panc de mai du pais, a pourra fare. Garde te. Car mai d’un chantaran de bigord, maintenant.
Pardon encore, je ne peux traduire en occitan ne sachant pas l’écrire, et je crois que mon patois je ne l’ai jamais vu écrit. Mais comment vous transmettre autrement le message? En français, même le meilleur, il n’entrerait pas aussi bien en vous.

lettre à Marc Soriano, 19 décembre 1992:

(…) toutes ces lettres que le facteur noue quotidiennement à ma grille -à ma plume – aimantation des mots : un jour, un fil inconnu s’accroche à mes pages (…) et le courrier prolonge, personnalise , à volonté, à besoin, à tendresse….
que de bouts de route ensemble qui souvent perdurent… que de profils de route amorcés, non pas hors-livre mais la lettre dans son aura  –ma lettre, celle du facteur, qu’on emporte avec son quotidien et qui tisse un bout entre parents, copains et profs : celle qui met un peu d’or à la tranche du livre et insère entre les pages un battement de coeur unique parce que de chair…
(…)
chaque soir, passent devant mes yeux les visages au loin que j’aime et je m’attarde près de chacun.
Entre pensée et sommeil, le corps lavé du jour et l’âme rassemblée, orante sans prière qui repasse et égrène ses gestes quotidiens et sait, comme une évidence, que le désir de vivre avec les autres (par et pour) est le seul hymne que le ciel reconnaisse, le seul psaume , parce qu’exhalaison unique, de soi à soi, de soi à l’absolu de soi, celle-là et pas une autre, que vous m’enseignez Marc. (…).
Avec le Testamour inépuisable je vous parle, le soir.