{"id":197,"date":"2017-01-16T17:08:29","date_gmt":"2017-01-16T16:08:29","guid":{"rendered":"http:\/\/asso-annepierjean.fr\/?page_id=197"},"modified":"2024-07-07T11:52:53","modified_gmt":"2024-07-07T09:52:53","slug":"une-enfant-et-un-village","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/asso-annepierjean.fr\/?page_id=197","title":{"rendered":"Une ENFANT et un VILLAGE"},"content":{"rendered":"<h4><span style=\"color: #ff00ff;\"><strong>\u00ab\u00a0les souvenirs d&rsquo;enfance sont comme un grand livre d&rsquo;images qui se feuillette au fond de soi, souvent.<\/strong><\/span><\/h4>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Alors ils ressuscitent cette chaleur premi\u00e8re qui nous a port\u00e9s et construits. Ils sont baume et sauvegarde, m\u00eame si s&rsquo;entrem\u00ealent en eux des heures dures. Ils sont la trace en soi du \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on vient, la base, et l&rsquo;initiale force.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Pour moi, ce grand livre d&rsquo;enfance est fait de pages solennelles film\u00e9es au ralenti avec les visages d&rsquo;alors, et puis d&rsquo;une myriade d&rsquo;images color\u00e9es, vives, rapides, qui glissent les unes sur \u00a0les autres sans lien et sans chronologie, comme m\u00eal\u00e9es \u00e0 pleines mains dans un tiroir, et une surgit au hasard et s&rsquo;impose quelques secondes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Toute affaire cessante, je les regarde un peu. Elles sont muettes. Non pas qu&rsquo;elles soient sans paroles : leurs mots sont inscrits en moi mais je ne les entends plus avec l&rsquo;oreille, ils n&rsquo;ont pas de son : un monde intime de silence, juste de couleurs et d&rsquo;images.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Certaines images sont ponctuelles, bien closes sur elles-m\u00eames. Aucune route n&rsquo;y m\u00e8ne, aucune route n&rsquo;en vient. N&rsquo;\u00e9taient les visages et les lieux, je ne les saurais pas venues de MON enfance.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Parfois, j&rsquo;en isole une longuement, je l&rsquo;interroge. C&rsquo;\u00e9tait o\u00f9 ? c&rsquo;\u00e9tait quand ? Comment ? Elle garde son myst\u00e8re et j&rsquo;accepte de ne pas savoir mieux. Un jour, ma vie a choisi de mettre en m\u00e9moire cette image. Elle a sans doute ses raisons . Et cette image close est mienne aussi: elle est aux couleurs de ma vie..<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Toutes sont le pas \u00e0 pas qui fait la route, le point \u00e0 point qui fait l&rsquo;ouvrage, le seconde \u00e0 seconde qui fait une existence.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">En moi elles se feuillettent souvent, elles sont mes cadences, elles bruissent au fond de ma vie comme tourn\u00e9es par des doigts int\u00e9rieurs. Dans le chaos des jours, leur visite \u00e0 rebrousse-temps r\u00e9g\u00e9n\u00e8re et ouate le pas.<\/span><\/p>\n<h5><span style=\"color: #ff00ff;\">APJ, non dat\u00e9, adress\u00e9 au Coll\u00e8ge Reverdy<\/span><\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00a0 \u00a0<span style=\"color: #003366;\"> \u00a0* \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0*<\/span><\/p>\n<h6><span style=\"color: #3366ff;\">\u00ab\u00a0il aura fallu mes soixante ans d&rsquo;\u00e2ge, la vie de la ville, et la connaissance d&rsquo;autres milieux culturels, pour d\u00e9couvrir, humblement, et avec reconnaissance, que les gens de mon village, vers 1930, avaient su, tout simplement, pencher sur une petite fille dont la m\u00e8re \u00e9tait fragile, tout affol\u00e9e de son veuvage subit, un authentique regard, responsable autant qu&rsquo;aimant.<\/span><\/h6>\n<h6><span style=\"color: #3366ff;\">Alors elle a eu les grands-m\u00e8res qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas, le papa-p\u00e9p\u00e9 qu&rsquo;elle n&rsquo;avait plus, et cette famille-l\u00e0, je le mesure aujourd&rsquo;hui, en valait bien d&rsquo;autres pour ces \u00ab\u00a0enracinements\u00a0\u00bb qui furent ma force, solides, authentiques et toujours continu\u00e9s \u00e0 chaque pas de ma vie.<\/span><\/h6>\n<h4><span style=\"color: #3366ff;\">(&#8230;)<\/span><\/h4>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">\u00ab\u00a0moi qui \u00e9tais depuis l&rsquo;\u00e2ge de 7 ans orpheline de p\u00e8re, qui n&rsquo;avais plus mes grand-parents ni aucune famille \u00a0-juste fille de ma m\u00e8re et de quelques morts que j&rsquo;invoquais \u00a0sans cesse dans les urgences du vivre- \u00a0j&rsquo;ai eu cette chance d&rsquo;avoir, hors le sang, d&rsquo;ind\u00e9niables filiations avec un village.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Filiations aussi avec l&rsquo;infini du temps, car les m\u00e9m\u00e9es de mon enfance se r\u00e9f\u00e9raient sans cesse \u00e0 un h\u00e9ritage de contes, transmis par leurs grand-m\u00e8res.. qui les tenaient \u00a0elles-m\u00eames de leurs grand-m\u00e8res&#8230; et cela remontait jusqu&rsquo;au d\u00e9but des \u00e2ges.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Et j&rsquo;\u00e9tais l\u00e0, h\u00e9riti\u00e8re d&rsquo;une longue m\u00e9moire, par la ferveur de l&rsquo;\u00e9coute et la gr\u00e2ce des conteuses qui m&rsquo;intronisaient.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">j&rsquo;ignorais, bien s\u00fbr, que cet h\u00e9ritage-l\u00e0 sauvait, en beaucoup de points, la pr\u00e9carit\u00e9 de ma vie r\u00e9elle, mais je sentais bien qu&rsquo;il m&rsquo;investissait, incomparable, ineffable et terriblement vivant, puisqu&rsquo;en moi il grandissait et se transmuait jusqu&rsquo;\u00e0 m&rsquo;habiter, totalement sur-mesure, dans l&rsquo;exacte attente de mes besoins du moment.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">&#8230; La chance merveilleuse pour l&rsquo;enfant que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 d&rsquo;avoir re\u00e7u l&rsquo;h\u00e9ritage en MOTS DITS donc INFIG\u00c9S, tellement divers selon l&rsquo;heure et la conteuse que les contes sont en moi \u00ab\u00a0INFIGEABLES\u00a0\u00bb \u00e0 jamais. Ils sont m\u00e2ch\u00e9s de trop loin. Ils ont clignot\u00e9s de trop de nuances. Surtout, ils me vinrent, inclus naturellement dans la vie de la journ\u00e9e, comme un ailleurs disponible, normal, n\u00e9cessaire, dont on savait le royaume &#8212;<\/span><span style=\"color: #3366ff;\">et nos conteuses-passeuses avaient tellement un droit de cit\u00e9, vieux comme le monde, qu&rsquo;elles glissaient \u00a0anonymes dans la vie des jours et qu&rsquo;il fallait nos antennes pour les distinguer.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">&#8230; le conte c&rsquo;est l&rsquo;accord ineffable d&rsquo;une voix et d&rsquo;une \u00e9coute, d&rsquo;un lieu et d&rsquo;une heure, et d&rsquo;un je-ne-sais-quoi encore qui vous branche sur le temps. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">Il est bien plus qu&rsquo;une \u00e9vasion. C&rsquo;est\u00a0une minute \u00ab\u00a0indimensionnelle\u00a0\u00bb\u00a0\u00a0et intemporelle, un \u00e9clair qui r\u00e9v\u00e8le tout l&rsquo;infini de l&rsquo;ailleurs.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\">&#8230; Alors, je ne disais rien, combl\u00e9e, \u00e9coutant une pl\u00e9nitude buriner au fond de moi d&rsquo;ind\u00e9l\u00e9biles jalons, d&rsquo;ind\u00e9l\u00e9biles appels d&rsquo;Ecoute Profonde.. et la faim m&rsquo;en reviendrait tous les jours de la semaine&#8230; et tous les jours de ma vie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\">APJ, \u00ab\u00a0notes prises \u00e0 la h\u00e2te, \u00a0en attendant que je puisse \u00e9crire\u00a0\u00bb. Juin 1984<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\"><em>voir aussi une enfance cont\u00e9e<\/em><\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #003366;\">\u00a0\u00a0* \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0*<\/span><\/h3>\n<h4><span style=\"color: #ff00ff;\">Extrait\u00a0original de la premi\u00e8re partie de<\/span><br \/>\n<strong><span style=\"color: #ff6600;\">Anne des<\/span><\/strong><strong><span style=\"color: #ff6600;\"> collines<\/span><\/strong><strong><span style=\"color: #ff6600;\">\u00a0<a href=\"https:\/\/asso-annepierjean.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/ANNE-des-collines.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">(cliquez)<\/a><\/span><\/strong><\/h4>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #003366;\">\u00a0\u00a0* \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0 * \u00a0 \u00a0 \u00a0*<\/span><\/h3>\n<h4><span style=\"color: #008000;\"><strong>Galaure&#8230;.<\/strong><\/span><\/h4>\n<pre><span style=\"color: #3366ff;\"><em>(la rivi\u00e8re de son enfance)<\/em><\/span><\/pre>\n<p><a href=\"https:\/\/asso-annepierjean.fr\/?attachment_id=305\" rel=\"attachment wp-att-305\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone wp-image-305 size-full\" src=\"https:\/\/asso-annepierjean.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/galaure474.png\" width=\"474\" height=\"557\" srcset=\"https:\/\/asso-annepierjean.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/galaure474.png 474w, https:\/\/asso-annepierjean.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/galaure474-255x300.png 255w\" sizes=\"(max-width: 474px) 100vw, 474px\" \/><\/a><\/p>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff00ff;\">La soupe\u00a0<\/span><\/h3>\n<p><span style=\"color: #ff00ff;\"><em>texte d&rsquo;Anne Pierjean, non dat\u00e9\u00a0<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Quand la m\u00e9m\u00e9e nous a quitt\u00e9s, elle m\u2019a laiss\u00e9 sa marmite et j\u2019ai re\u00e7u bien plus que ce vieux cul de fonte et sa cr\u00e9maill\u00e8re enfum\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Toute petite, devant l\u2019\u00e2tre, j\u2019ai tant surveill\u00e9 le bouillon, r\u00e9gl\u00e9 l\u2019intensit\u00e9 des flammes \u2013des sarments, Pitchou, des sarments\u00a0: entends les bulles qui lentissent.. et, maintenant, un peu de cendres sur les braises, le chanon crache le bouillon, c\u2019est pas bon\u00a0!&#8211; qu\u2019avec marmite ou pas, je fais encore la soupe des autrefois de mon village.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Entre le trop et le trop peu du feu, l\u2019exact \u2013l\u2019impond\u00e9rable\u2014juste milieu que la m\u00e9m\u00e9e r\u00e9glait d\u2019instinct, que je r\u00e9glais aussi, la joue cramoisie, le c\u0153ur grave, pleine ce ces puissances qui venaient, me reconnaissaient et germaient.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Les gestes, les mots, les oreilles, les mains de la m\u00e9m\u00e9e, et, d\u00e9multipli\u00e9es, s\u2019enfon\u00e7ant dans la nuit des Temps, toutes les mains en poignets blancs des m\u00e9m\u00e9es des m\u00e9m\u00e9es qui me livraient, \u00e0 moi, le secret des cadences\u00a0!<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Je peux, juste \u00e0 l\u2019oreille, surveiller la cuisson, r\u00e9gler cette force des flammes qui met dans les assiettes \u00e0 calottes, une soupe fondue, unique, riche de go\u00fbt et d\u2019ind\u00e9finissable que l\u2019on savoure gravement parce qu\u2019elle rejoint en soi d\u2019ancestrales rives inscrites.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">En h\u00e9ritant de la marmite, j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 de bien plus qu\u2019elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">La marmite un jour s\u2019est rompue, mais pas la cha\u00eene ou, fil \u00e0 fil, ma vie trame toujours ses heures apr\u00e8s les vies tram\u00e9es de femmes de ma race. Par elle, je per\u00e7ois mes assises et me sens autre chose qu\u2019un art\u00e9fact interchangeable, anonyme et conditionn\u00e9. Et par elle, je vais dans les donn\u00e9es du si\u00e8cle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">L\u2019heure de la marmite, c\u2019\u00e9tait, soir apr\u00e8s soir, la musique et les rythmes. Les b\u00fbches chantaient et le vent dans la gaine haute. Les bulles du bouillon clapotaient sourdement et j\u2019avais sur la langue un go\u00fbt que j\u2019avalais d\u00e9j\u00e0.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">La m\u00e9m\u00e9e souriait, ma\u00eetresse par le feu et faiseuse de soupe.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Ses fils et filles pasqaient avec des cliquetis de seau et des bousculades de chaises et des a\u00efe et des ouillesen se calant les reins. La nuit entrait \u00e0 chaque porte ouverte en grands carr\u00e9s de froid qui vous cognaient le dos et r\u00e9v\u00e9laient le privil\u00e8ge des chaises basses devant l\u2019\u00e2tre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">L\u2019heure b\u00e9nie du feu et de la soupe, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure compl\u00e8te o\u00f9 se mariaient les quatre forces primitives. C\u2019\u00e9tait le bois et l\u2019air qui recr\u00e9aient le feu, l\u2019eau de la source et les l\u00e9gumes de la terre\u2026 et c\u2019\u00e9tait la m\u00e9m\u00e9e, dans sa toute-puissance, qui commandait aux \u00e9l\u00e9ments afin que la soupe nous soit \u2013force et hommage\u2014servie \u00e0 pleines louches \u00e0 la tabl\u00e9e du soir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Moi, j\u2019\u00e9tais l\u00e0, aide-officiante, admise.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Les parfums tournaient au vertige.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Et la faim morsillait mon ventre que je ber\u00e7ais de mes deux bras et su sortil\u00e8ge des mots.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Car la m\u00e9m\u00e9e parlait.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Et c\u2019\u00e9tait le miracle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Les mots de la m\u00e9m\u00e9e, rares et lapidaires dans les conversations du jour, lui venait comme \u00e7a \u00e0 l\u2019heure de la soupe.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">L\u2019orchestration du feu\u00a0? De la marmite qui chantait\u00a0? de mon souffle qui attendait\u00a0?<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Peut-\u00eatre.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Mais surtout, \u00e0 cette heure, la m\u00e9m\u00e9e n\u2019\u00e9tait plus la m\u00e9m\u00e9e C\u00e9sarine. Elle \u00e9tait un total innombrable de femmes, elle disposait des mots et du savoir commun. Le seuil franchi des cadences enclench\u00e9es, elle \u00e9tait le tr\u00e9sor imm\u00e9morial du vivre et elle le transmettait.<\/span><\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Tout en moi \u00e9coutait.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"color: #0000ff;\">Je devenais immense.<\/span><\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Pourtant, ce que me disait la m\u00e9m\u00e9e, n\u2019\u00e9tait, au fil des contes, que des pirouettes ou des farces, des rigaudons de phrases avec leurs frappes de sabots, de simples mots du jour qu\u2019elle hissait, aussi, au path\u00e9tique des complaintes, car il fallait que j\u2019entre dans le rire des larmes et les larmes du rire pour entendre la vie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Seulement, ces mots-l\u00e0 \u00e9taient indissociables de l\u2019odeur de la soupe, des bruits m\u00eal\u00e9s du soir o\u00f9 le vent et les t\u00e2ches assuraient le tempo, du ballet clair des flammes jailli des braises bleues p<\/span><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">our encenser la fonte noire.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Je regardais, confite et douce.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">La m\u00e9m\u00e9e, de la main, caressait mes cheveux.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Le regard \u00e9bloui, rassur\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me, elle mesurait sur moi ses puissances secr\u00e8tes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">Une conteuse et une enfant\u00a0?<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Sans doute.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Mais l\u2019heure ber\u00e7ait plus que nos silhouettes blotties.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Parfois, un fils entrait, ignorant des magies, le ton bref, la voix rauque, qu\u00e9mandant quelque chose.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">Il jetait dans le sanctuaire de l\u2019air froid et des mots barbares.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">On le chassait comme une mouche, avec indulgence et piti\u00e9, en lui r\u00e9pondant d\u2019un sourire.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">S\u2019il insistait, la m\u00e9m\u00e9e invoquait la soupe \u2013qu\u2019il fallait bien faire, tout de m\u00eame\u00a0!\u2014et l\u2019intrus battait en retraite.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Redevenues nous deux, nous \u00e9changions des rires. Et nous nous reprenions enfin, car, c\u2019\u00e9tait vrai, on la faisait AUSSI la soupe\u00a0! \u2013 et ne pouvions rien faire d\u2019autre\u00a0: elle, elle avait ses rhumatismes et, moi, ma petite engelure qui boudinait un orteil rose capitonn\u00e9 de son chausson\u2026<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">On faisait la soupe.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">Et l\u2019on asticotait les braises de nos tisonniers affair\u00e9s\u2014des sarments, Pitchou, des sarments\u2026<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">C\u2019\u00e9tait la f\u00eate \u2013 et notre t\u00e2che.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff; line-height: 1.5;\">Elle faisait partie du jour comme l\u2019aube et le cr\u00e9puscule , et le village entier, des masures aux mas, en co-c\u00e9l\u00e9braient l\u2019heure.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Je vois encore la gerbe unique des fum\u00e9es sur les toits du village,les hommes dans les champs humant cet ang\u00e9lus et les enfants courant avec leur faim au ventre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Je garde en moi, \u00e9vident et inclus, l\u2019appeau du go\u00fbt de mes soupes premi\u00e8res, leur impond\u00e9rable recette qui \u00e9chappe \u00e0 jamais \u00e0 tous les bouquins de cuisine qu\u2019ils viennent du terroir ou non\u00a0!<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Car ces soupes l\u00e0 ont besoin, ni plus ni moins, d\u2019une cadence inarr\u00eat\u00e9e.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Cette cadence va parmi les l\u00e9gumes du temps mais quelque part elle garde, essentiel et vivace, son initiatique tempo.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Ce tempo-l\u00e0, toute ma gloire est de l\u2019avoir recueilli et transmis et sans cesse lou\u00e9.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #0000ff;\">Je le porte, invisible, parmi les rumeurs de la ville et la h\u00e2te du si\u00e8cle. Je l\u2019\u00e9coute et n\u2019en parle gu\u00e8re, mais il r\u00e8gle mon pas, s\u00e9r\u00e9nise mes heures.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Et puis, aux primes f\u00e8ves jeunes d\u00e9couvertes sur un march\u00e9 parmi les verdures nouvelles, j\u2019offre la soupe d\u2019autrefois \u00e0 mes longues tabl\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Mais qui devine encore, au creux des louch\u00e9es larges, les mots de passe obscurs que cette soupe a franchis\u00a0?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #0000ff;\">Et qui devine, aussi, que les forces p\u00e9rennes qui sous-tendent ma vie, passent par une odeur \u00e9ternelle de soupe, et que j\u2019ai, tram\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me, un \u00e9ternel besoin de lui rendre all\u00e9geance .<\/span><\/p>\n<h3><span style=\"color: #33cccc;\"><a href=\"https:\/\/asso-annepierjean.fr\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/ANNE-des-collines.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><strong><span style=\"color: #ff6600;\">\u00a0<\/span><\/strong><\/a><\/span><\/h3>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0les souvenirs d&rsquo;enfance sont comme un grand livre d&rsquo;images qui se feuillette au fond de soi, souvent. Alors ils ressuscitent cette chaleur premi\u00e8re qui nous a port\u00e9s et construits. Ils sont baume et sauvegarde, m\u00eame si s&rsquo;entrem\u00ealent en eux des heures dures. 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